Installée dans la vallée de l’Huisne, au cœur du Perche, Mauves possède une histoire ancienne dont les traces se lisent encore dans son paysage : vestiges antiques, châtellenie médiévale, église romane, ponts du XVIIe siècle, demeures et fermes percheronnes, anciens commerces, moulins, écoles et bâtiments publics…
Le bourg ancien, en village-rue, s’étire sur la pente d’un plateau qui domine un large méandre de l’Huisne, tandis que le territoire communal est composé d’un habitat dispersé en de nombreux lieux-dits, prairies, vergers, terres agricoles et bois. Cette géographie a déterminé pendant des siècles les activités, les déplacements, l’organisation du village et l’implantation des bâtiments.
Des origines antiques aux premiers siècles du Moyen Âge
Une occupation ancienne du territoire
Le territoire communal est occupé au moins depuis l’époque gallo-romaine. En 1832, l’archéologue Dureau de La Malle a ainsi fouillé à Arcisse, au nord du bourg, les vestiges d’une villa gallo-romaine. Cette découverte montre que le territoire s’inscrivait déjà dans les réseaux d’occupation et d’exploitation rurale de la Gaule romanisée.
Des sarcophages en pierre découverts dans la partie nord du bourg témoignent par ailleurs d’une occupation remontant vraisemblablement à l’époque mérovingienne, entre le Ve et le VIIIe siècle.
Il faut toutefois rester prudent : la présence d’une villa gallo-romaine ou d’artéfacts mérovingiens ne permet pas d’affirmer que le bourg actuel existait déjà à cette époque.
Les sources les plus anciennes n’évoquent le nom de Manves, forme antérieure associée à Mauves, (et Manvae-Arum dans les titres latins) qu’à partir de l’époque médiévale. En 1213, la forme Mauvis est attestée dans les notices toponymiques. Un rapport archéologique citant le Polyptyque d’Irminon et l’édition de Leprevost de 1837 donne également « Manvis – Mauves, autrefois Manves ».
La légende locale voudrait que l’étymologie de Mauves ait un rapport avec la mauve : Mauves serait un endroit où poussent ces fleurs. Cette hypothèse est notamment rapportée par René Lepelley dans ses Travaux de toponymie normande. Toutefois, aucune source fiable ne permet aujourd’hui d’établir un lien direct.
Le contexte du Perche médiéval
Au début du Moyen Âge, le territoire qui correspond aujourd’hui au Perche n’est pas encore une province constituée comme nous la connaissons. Il est notamment désigné dans les textes comme le Corbonnais, autour de l’ancienne cité de Corbon.
La formation progressive du comté du Perche et l’affirmation des grandes familles seigneuriales vont profondément transformer l’organisation du territoire. Mauves bénéficie alors de sa position dans la vallée de l’Huisne. Le village va progressivement devenir un point de pouvoir local.

Le Moyen Âge : une place seigneuriale et fortifiée
Mauves, une châtellenie du Corbonnais
Selon les travaux historiques, Mauves aurait constitué l’une des quatre châtellenies du Corbonnais.
Un château fort est alors établi sur le site du bourg. Il appartient aux comtes du Perche, parmi lesquels la puissante famille des Rotrou.
La première mention connue d’un seigneur portant le titre de seigneur de Mauves remonte à 1170. Un certain Julien de Mauves est alors présent lors de la fondation du monastère du Val-Dieu, à Feings. Cette mention est un repère important : au XIIe siècle, Mauves est déjà identifié comme une seigneurie organisée.
Le château de Mauves et la conquête royale
Au milieu du XIIIe siècle, le château fort de Mauves est assiégé par le roi Saint Louis. Cet épisode doit être replacé dans le contexte de la politique de la monarchie capétienne. Au XIIIe siècle, les rois de France renforcent progressivement leur autorité sur les grands territoires féodaux.
La prise de Mauves participe à ce mouvement : le comté du Perche est ensuite rattaché à la Couronne, et Pierre Ier, fils de Louis IX, devient comte du Perche en 1268.
Le château ne disparaît cependant pas immédiatement. À la fin du XVe siècle, Marguerite de Lorraine, veuve de René d’Alençon, fait relever les ruines de l’ancien château des Rotrou pour y établir un manoir et y élever ses enfants. Le bâtiment existe encore au début du XVIIe siècle, puisqu’il est décrit par Bart des Boulais en 1610.
Au XIXe siècle, les derniers vestiges ont pratiquement disparu. Des éléments de l’ancien édifice ont toutefois été réemployés dans plusieurs constructions du bourg.
Statue et vitrail représentant Marguerite de Lorraine – Église Saint-Pierre de Mauves-sur-Huisne
Une société médiévale organisée autour de l’Église
Deux paroisses, deux églises
Au Moyen Âge, Mauves possède deux paroisses : la paroisse Saint-Pierre et la paroisse Saint-Jean. Cette organisation témoigne de l’importance prise par le village au cours du Moyen Âge.
Mais le XIVe siècle est une période particulièrement difficile. La guerre de Cent Ans ravage une grande partie du royaume de France. Mauves est touchée à son tour et connaît une importante diminution de sa population.
Dans ce contexte, Guillaume Langlois, l’évêque de Sées, rattache la paroisse Saint-Jean à celle de Saint-Pierre. Cette décision ne va pas sans contestation de la part des habitants de Saint-Jean. L’ancienne église Saint-Jean subsiste jusqu’au XIXe siècle avant d’être démolie en 1820.
La maladrerie de Saint-Gilles
La société médiévale est également marquée par la présence de la maladie et par les institutions destinées à accueillir les malades. Une maladrerie est attestée au nord du bourg. Les traditions historiques la rattachent aux comtes du Perche et aux grands mouvements de fondation d’établissements hospitaliers liés aux épidémies et notamment à la lèpre au temps des croisades.
Elle comprenait une chapelle dédiée à saint Gilles, dont les parties les plus anciennes remontaient au XIIe siècle. Cette chapelle fut ensuite rattachée à l’Hôtel-Dieu de Mortagne-au-Perche sous Louis XIV, avant de disparaître au XIXe siècle.
Mauves, un village de marché
Le développement de Mauves repose également sur sa fonction commerciale. En 1461, René, duc d’Alençon, accorde à Mauves trois foires annuelles et un marché hebdomadaire. Ces privilèges sont ensuite confirmés par Marguerite de Lorraine.
Le village dispose alors d’une halle aux grains et devient un lieu d’échanges important à l’échelle locale. Les foires et marchés permettent d’écouler les productions agricoles et de fournir aux habitants les produits dont ils ont besoin.
Cette fonction commerciale explique en partie la densité du bâti du bourg : maisons, boutiques, auberges et bâtiments artisanaux se développent autour des axes de circulation.
Le commerce décline toutefois au XIXe siècle, notamment après la construction de la halle de Mortagne en 1824. L’arrivée du chemin de fer quelques décennies plus tard redonnera cependant à Mauves une nouvelle capacité de connexion aux marchés voisins.
Du XVIe au XVIIIe siècle : seigneurs, ponts et demeures
Les Catinat à Mauves
À la fin du XVIe siècle, Henri IV donne la seigneurie de Mauves à Pierre de Catinat, seigneur de La Fauconnerie et conseiller du roi au Parlement.
Son fils, également nommé Pierre de Catinat, fait construire en 1610-1611 les ponts de pierre qui franchissent l’Huisne et facilitent les communications entre le bourg et les territoires environnants. Ils portent depuis le nom de ponts Catinat. L’ouvrage est inscrit au titre des monuments historiques depuis le 7 décembre 1939.

Le pont Catinat est ainsi l’un des témoignages les plus importants de l’histoire de Mauves : il matérialise la rencontre entre le pouvoir seigneurial, les besoins économiques et l’aménagement du territoire.
Landres : un autre grand domaine seigneurial
À l’écart du bourg, le domaine de Landres est l’un des principaux domaines seigneuriaux de la commune.
Son histoire est ancienne : il dépendait initialement de la seigneurie de Chanceaux, puis s’est progressivement agrandi en intégrant différents fiefs voisins.
Plusieurs familles importantes s’y succèdent, notamment les de Vaunoise, les de Chiray, les Goëvrot et les Dureau de La Malle.
Le domaine de Landres rappelle ainsi que l’histoire de Mauves ne se limite pas à son bourg. Pendant des siècles, le territoire communal est organisé autour de domaines agricoles et seigneuriaux qui structurent les paysages et l’habitat.
Le XIXe siècle : une commune transformée par la modernité
La Révolution et la nouvelle organisation administrative
La Révolution française bouleverse l’organisation politique et sociale de Mauves comme celle de l’ensemble du pays.
L’ancienne organisation seigneuriale disparaît. La famille de Catinat cesse de détenir la seigneurie de Mauves et le village entre dans la nouvelle organisation administrative issue de la Révolution.
Lors de la création des cantons, Mauves devient chef-lieu de canton. Cette fonction disparaît lors de la réorganisation administrative de l’an IX, en 1801.
Le début du XIXe siècle est également celui de la constitution progressive d’un territoire communal moderne. Un plan géométrique de Mauves, réalisé entre 1802 et 1806, constitue aujourd’hui un document précieux pour comprendre l’organisation du village et de ses campagnes. Le cadastre napoléonien de 1830 complète cette documentation. Ces documents sont conservés dans les fonds communaux et départementaux.
Agriculture, artisanat et moulins : une économie au rythme de l’eau
Pendant des siècles, l’économie de Mauves repose avant tout sur l’agriculture. Les terres produisent notamment du blé, de l’avoine, de l’orge, du seigle, des plantes fourragères, du lin et des pommes de terre. L’élevage occupe également une place importante, notamment l’élevage des chevaux et du bétail.
Avant 1900, de nombreuses fermes associent également à l’activité agricole le tissage de toiles ensuite commercialisées à Mortagne.
L’eau joue aussi un rôle essentiel : en 1866, quatre moulins à blé sont recensés sur le territoire communal : le moulin Batrei, sur la Chippe ; le moulin d’Échoppey, sur le ruisseau de Chênegalon ; le moulin de Landres, sur le ruisseau éponyme ; le moulin de Mauves, sur l’Huisne.
Le moulin de Mauves illustre parfaitement la transition entre économie traditionnelle et modernité industrielle. Après avoir été reconstruit au XIXe siècle, il cesse son activité de meunerie en 1905. Il est alors transformé en usine génératrice d’électricité, destinée à alimenter le bourg. La production électrique se poursuit jusqu’en 1935.
Le XIXe siècle, un village qui se modernise
Le développement de la commune se lit également dans ses bâtiments publics.
L’école de garçons fait l’objet de nombreuses préoccupations municipales au XIXe siècle. En 1859, l’administration départementale juge son état et son éclairage insuffisants et rappelle les exigences nouvelles de l’instruction publique. Mauves compte alors 1 272 habitants et figure parmi les communes les plus riches de l’arrondissement. La construction d’une école devient une priorité. De même, une école de filles publique et laïque sera construite en 1907.
La seconde moitié du XIXe siècle voit ainsi apparaître ou se transformer plusieurs bâtiments qui structurent encore le village : mairie, écoles, presbytère, lavoir et maisons de notables.

Le chemin de fer : Mauves entre dans une nouvelle époque

La seconde moitié du XIXe siècle apporte une autre transformation majeure : le chemin de fer. La gare de Mauves-Corbon, sur la ligne reliant Alençon à Condé-sur-Huisne, facilite le transport des voyageurs et des marchandises.
Après le déclin des foires et marchés traditionnels, le chemin de fer contribue ainsi à reconnecter Mauves aux pôles économiques environnants. Le village reste rural, mais il n’est plus isolé.
Au début du XXe siècle, Mauves conserve le visage d’un bourg rural mais commerçant. Les cartes postales anciennes montrent une rue Catinat animée, bordée de commerces, d’hôtels et de maisons à boutiques.
1914-1918 : Mauves face à la Grande Guerre
La Première Guerre mondiale marque profondément la commune, comme l’ensemble de la société française.
Les Archives départementales de l’Orne conservent notamment un Livre d’or de la commune de Mauves-sur-Huisne consacré à la guerre de 1914-1918.
Le monument aux morts de la commune appartient également à cette mémoire collective. Les archives municipales et départementales conservent le projet d’érection et les devis du monument, datés de 1920-1921.

1939-1945 : Mauves dans la France occupée
La Seconde Guerre mondiale apporte une nouvelle épreuve. L’histoire locale permet notamment de rappeler l’action remarquable de Roger et Madeleine Ménard, instituteurs à Mauves-sur-Huisne.

Pendant l’Occupation, le couple aide une famille de confession juive réfugiée dans la commune. Roger Ménard, qui exerce également les fonctions de secrétaire de mairie, fournit notamment de faux papiers et de fausses cartes d’alimentation. Lorsque les risques deviennent plus importants, le couple cache également des personnes dans son logement.
Roger et Madeleine Ménard ont été reconnus Justes parmi les Nations par Yad Vashem en 1995. Une plaque leur rendant hommage a été dévoilée devant la mairie de Mauves-sur-Huisne en 2019.

L’histoire de Mauves n’est pas uniquement celle des pierres et des bâtiments, mais aussi celle des femmes et des hommes qui y ont vécu et qui, dans les périodes les plus difficiles, ont fait des choix engageant leur propre sécurité.

Après 1945 : de la commune rurale au village contemporain
L’après-guerre accélère les transformations économiques et démographiques. La population, qui comptait encore 679 habitants en 1946, tombe à 601 en 1954 puis 577 en 1962.
L’économie locale se diversifie cependant. En 1958, une entreprise spécialisée dans les matériaux composites s’installe à Mauves. Le site devient ensuite celui de Compin et participe notamment à la fabrication d’éléments destinés au secteur ferroviaire, notamment pour les trains à grande vitesse.
Bonus : Le Percheron et Jean le Blanc
L’histoire de Mauves est aussi associée à celle du cheval percheron.
Une tradition attribue à Mauves-sur-Huisne la naissance, vers 1823 ou 1824, de Jean le Blanc, étalon auquel les généalogies du cheval percheron accordent une place fondatrice. Cette histoire est devenue un élément important de la mémoire locale et de l’identité percheronne.
Il convient toutefois de distinguer la tradition de la preuve historique : l’existence précise de Jean le Blanc et les détails de sa généalogie ne sont pas documentés par des archives contemporaines de sa naissance. L’histoire repose principalement sur des sources postérieures et sur la transmission de la mémoire des éleveurs.
Mauves-sur-Huisne aujourd’hui : une histoire encore visible
L’histoire de Mauves-sur-Huisne est donc celle d’un territoire où plusieurs fonctions se sont succédé sans complètement disparaître : lieu d’occupation ancienne, bourg fortifié, centre paroissial, place de foires et de marchés, village agricole et d’élevage, puis commune rurale intégrée aux réseaux modernes de transport et d’énergie.
Cette histoire se lit encore dans le paysage. En descendant vers l’Huisne, en franchissant les ponts Catinat, en remontant la rue de Catinat vers l’église Saint-Pierre ou en observant les anciennes maisons de commerce, on traverse plusieurs siècles de l’histoire du Perche.
Préserver le patrimoine de Mauves-sur-Huisne, c’est donc préserver les traces matérielles, les paysages et les mémoires qui permettent de comprendre comment la commune s’est construite au fil du temps.
Bibliographie et sources
Région Normandie – Inventaire général du patrimoine culturel, dossiers sur Mauves-sur-Huisne, 2009.
FRET, Louis-Joseph, Antiquités et chroniques percheronnes, ou recherches sur l’histoire civile, religieuse, monumentale, politique et littéraire du Perche et pays limitrophes, 1840.
PITARD, J.-F., Fragments historiques sur le Perche, statistique par commune et par ordre alphabétique, 1866.
BART DES BOULAIS, Recueil des Antiquitéz du Perche, comtes et seigneurs de la dite province, 1613.
Ernest BOISSIERE, Histoire de Mauves, 1955.

